Cette étude de cas fait suite au cours de Géraldine Oury durant lequel nous avons commencé
à commenter et analyser un extrait d'une quotidienne de la star academy 5.
-fonctions narratives des personnages :
Emilie au cœur du dispositif narratif. Emilie « seule contre tous » : dès
la séquence d’introduction, Nikos pose les personnages dans leurs rôles (alors que pourtant on sait qu’elle dispose de soutiens dans le château, qui viennent en particulier de Pierre et Alexia.
Elle se retrouve seule car ils sont en cours de sport et il ne reste avec elle que ses « ennemis » qui vont oublier de la réveiller. Un test scénaristique ? « si on la prive
de ses soutiens quel sera le résultat ? quelle est sa cote auprès des autres ? »). Cristallise toutes les tensions autour d’elle. Elle est sans cesse montrée seule, à part, ou
alors en train de faire des doléances à destination des autres. Elle est isolée moralement (« personne ne l’a réveillée » et les autres la blâment de la scène qu’elle fait au début du
cours de sport –cf. Jill en salle d’interview « ce n’était pas nécessaire d’en pleurer »-) et doublement physiquement (son genou l’empêche de faire les mêmes exercices que les autres,
ce qui l’isole puisqu’elle reste presque en permanence assise). Mis à part au début, avec la séquence du cours particulier, qui semble montrée pour souligner le fait
que pendant ce temps Emilie dort encore, elle est le centre de toute l’histoire, tout ce qui est montré semble l’être pour souligner sa position « à part » dans le groupe. A chaque fois
que les autres sont montrés, c’est ensemble en train de parler d’elle, ou de la critiquer en salle d’interview. Emilie est la vedette du jour, d’abord présentée comme une victime, puis
l’accumulation des remarques faites aux autres et de plaintes, montrées sans interruption les unes derrière les autres, provoque un basculement qui lui fait endosser le rôle d’
« emmerdeuse » et souligne le côté ridicule de sa « fixation ». Les autres se retrouvent indirectement légitimés dans leur agacement. Renforcé par le fait qu’elle suppose
qu’on lui en veut parce qu’elle risque de « chanter avec Céline Dion sur le prime » (prétention). Son isolement souligne la cohésion du groupe face à elle. Elle est seule dans son
camp, c’est forcément elle « la méchante ».
Alexia et Pierre : semblent montrés pour introduire le sujet du jour, à savoir les
problèmes d’Emilie. Dès le réveil, dans la cuisine, ils font allusion au fait qu’elle a fait toute la vaisselle la veille au soir. Pendant leur cours particulier de sport, Pierre crie « je
veux chanter avec Céline Dion », rappelant ce qui semble jouer pour une large part dans l’animosité du groupe envers Emilie, et Alexia crie « vous allez la faire cette putain de
vaisselle » (référence à un autre sujet de conflit dont Emilie se trouve au cœur). Ensuite, on voit Emilie qui se réveille et s’aperçoit qu’elle est en retard pour le cours. Les trois
thématiques du conflit sont posées. Le cours particulier de sport et le manque de tonicité musculaire des deux jeunes gens semble complètement anecdotique dans le procédé narratif. Ils sont
simplement là pour introduire les grands sujets du jour, et ils ne se trouvent pas au cœur de ces sujets. D’autre part on remarque que le cours de sport rassemble les deux principaux soutiens
amicaux d’Emilie (cf. suite de l’épisode, dans lequel on verra Pierre prendre sa défense et dire qu’elle mérite de chanter avec Céline Dion car elle est tout simplement la meilleure) => amène
à faire des hypothèse : pense-t-on à elle quand elle se retrouve coupée de ses deux amis ? les autres, ceux qui ne l’aiment pas, ont-ils fait exprès ? Leur absence dans le château
au moment du « drame » semble quoi qu’il en soit constituer un ressort narratif important.
Magalie : à partir du moment ou Emilie devient en quelque sorte la "prétentieuse
ridicule", c’est elle qui endosse le rôle de victime et de « faible » face à la « forte » qui dit franchement ce qu’elle pense au point d’en faire trop. Magalie, elle, parle
peu. Elle rêve de chanter avec Céline Dion depuis l’enfance mais elle « sait » que ça n’ira pas, et que c’est Emilie qui aura ce privilège. Vérifié à la fin de l’extrait, les rôles sont
confirmés, Emilie triomphe et Magalie pleure. Magalie inspire de la pitié et est présentée comme modeste, lucide et gentille « je rêve de chanter avec elle depuis que j’ai huit ans, je ne
suis pas la seule ici, je le sais », « ça ne sera pas moi ». A aucun moment elle ne fait de reproches à Emilie, sa jalousie n’est pas montrée par son discours. Elle se contente de
poser les faits qui l’amènent à supposer qu’elle ne réalisera pas son rêve. Versant positif de la star academy, elle est « en compétition avec elle-même ». On le verra à plus forte
raison dans la seconde partie de l’émission lors de son entrevue avec la directrice. Mais trop faible vocalement et moralement ? Le gagnant du jeu serait-il un personnage à mi-chemin entre
ces deux profils ?
Les autres élèves : Hostilité envers Emilie parce qu’elle fait trop de duos, parce qu’elle
a pleuré pour rien en cours de sport (Jill porte voix sur ce point). Soutien à Magalie (ils la réconfortent autour de la table de la cuisine). Ils apparaissent au
moment ou les rôles sont déjà en train de basculer, comme pour renforcer ce basculement. La victime, la faible, c’est Magalie, pour preuve « on est tous autour d’elle ».
Le professeur de sport joue le rôle d’oreille compatissante, fait figure au début de seul
soutien physique (il masse son genou) et moral (il la réconforte) pour Emilie. Rééquilibre en quelque sorte les forces dans le conflit. De plus, tout comme le professeur de théâtre, il va lui
permettre d’extérioriser sa colère. Il lui laisse la parole au début de son cours, tandis que le professeur de théâtre lui permettra indirectement d’en remettre une couche en se servant de
l’exercice proposé (elle y refait référence dans son improvisation : « tout va bien, le réveil a sonné, je l’ai entendu etc. ».
-construction temporelle, chronologie, rythme de l’émission
Construction hyper linéaire qui suit apparemment le déroulement de la journée, avec par
moments des séquences alternées montrant ce qui est sensé se produire à un autre endroit du château au même moment (ex. pendant le cours particulier de sport Emilie se réveille). Plusieurs
techniques pour marquer le rythme : les sonneries qui marquent la fin des cours et nous rappellent qu’on est bien dans une école, et qui annoncent à chaque fois un changement de séquence qui
aura lieu peu après. L’histoire semble finalement se dérouler dans un cadre secondaire par rapport à elle (les images en sport et en théâtre servent principalement à montrer le mécontentement
d’Emilie) mais en quelque sorte « le cadre l’encadre », il est là pour rappeler que les élèves ne sont pas seulement là pour ça, que la vie en communauté caresse un objectif
précis : gagner un jeu, apprendre le métier d’artiste. Rejoint les observations sur la séquence d’ouverture. Le cadre est important car il donne du sens à la narration en la situant dans une
finalité qui la dépasse. NB. La narration en elle-même est également rattachée à la finalité du jeu au moment ou intervient l’histoire du duo avec Céline Dion. « ce n’est pas qu’une histoire
de panne d’oreiller et de vaisselle, il y a de vrais enjeux et peut être des stratégies derrière. Ce qu’on vous montre n’est pas anodin et inintéressant, contrairement aux apparences ».
Permet de pallier la relative faiblesse narrative de ce qui est montré (on est dans le « réel », et qui dit réel dirait même en principe « absence de scénario ». La pauvreté
narrative est elle envisagée comme un moyen de renforcer le réalisme du programme ?).
-fonction narrative des séquences en salle d’interview
Dispositif très spécifique au genre « téléréalité ». les participants sont
invités à s’isoler pour prendre du recul sur les événements et donner leur avis « en privé », en s’adressant en quelque sorte au téléspectateur. Participe de l’effet de réalité, de
réalisme. « le dispositif dans lequel on les enferme est bien crée de toutes pièces, mais les personnages sont « vrais ». Emprunt aux genres du réel comme le reportage ou le
documentaire avec les interviews d’acteurs pour créer un effet de réalisme, de « documentaire », et ainsi casser le côté sitcom hyper scénarisé du programme et lui fabriquer un aspect
journalistique. Important révélateur du genre hybride de l’émission. « regardez ce sont de vraies personnes sous vos yeux, elles vivent les événements en vrai et elles en parlent devant vous
sur le ton de la confidence ».Traditionnel en real TV depuis le premier Loft Story et son fameux « confessionnal ». Dans Hélène une mise à distance du dispositif était effectué
pour renforcer la « réalité » des sentiments, dans cette émission on prévoit des temps de mise à distance avec le déroulement de la narration pour renforcer la « réalité » de
celle-ci (aussi bien des sentiments que de « ce qui se passe » concrètement). Une façon de dire que malgré certaines apparences on n’est pas dans la fiction
mais bien dans un « genre du réel ».
-fonctions narratives des sous titres
-idem : renforcement d’un « effet de réel » et appui pour orienter, pour
cadrer l’interprétation des images : double paradoxe. Idée que le téléspectateur a besoin d’une médiation par les sous-titres pour cerner la complexité de ce qui se passe. Que peut on dire
de ce genre de dispositif ? dans quels autres genres télévisuels retrouve-t-on parfois des sous-titrages et quelle est leur fonction ?
Dans les journaux télévisés, documentaires, reportages : utilisés pour présenter par
exemple les acteurs interviewés, évite d’ajouter au montage une séquence de présentation, allège le dispositif. Permet aussi au téléspectateur arrivé en cours de programme de savoir immédiatement
qui parle et parfois de quoi on parle, ou où l’on se trouve. Un dispositif narratif qui permet ordinairement de ne pas « tout dire » et de ne pas « tout montrer ». Utilisé aussi pour la traduction des paroles d’intervenants étrangers, ou souvent qui s’expriment avec un accent très prononcé qui rend la compréhension de ce qui est dit
potentiellement difficile pour le téléspectateur. Permet aussi de pallier à des difficultés techniques rencontrées pendant le tournage. Ex. une personne interviewée en extérieur en plein vent,
problèmes de son mais ce qu’elle dit est considéré comme très important et ne pouvant pas passer « à la trappe » : alors on ajoute un sous titrage.
Dans les jeux : ex. les questions sont affichées à l’écran pour que le téléspectateur
puisse facilement participer, s’impliquer dans le jeu.
Les sous-titres (mis à part dans le cas particulier du cinéma) sont plutôt des dispositifs
narratifs spécifiques aux genres du réel. Dans le cas d’un programme comme la star academy, ils semblent pour l’essentiel utilisés dans une logique de médiation, de renforcement du scénario
proposé. On nous montre « ce qu’il faut voir » dans les images pluri-sémantiques (vous avez vu en sémiologie qu’il y a plein de manières d’interpréter, de lire une image). Ex. au cours
de théâtre ce n’est pas « Emilie travaille son sens de l’improvisation » mais bien « Emilie ne se remet toujours pas de sa panne d’oreiller ». Sans cela l’image pourrait bien
évidemment être lue différemment. Les sous-titres en « rajoutent une couche » pour nous guider dans les cadres d’interprétation prévus par le scénario et ses concepteurs. Double effet
narratif : souligne l’effet de réalité, dispositif typique des genres du réel (évite l’intervention d’un narrateur, personnage caractéristique de la fiction) et oriente l’interprétation,
joue un rôle de médiation dans la compréhension de cette réalité qui est montrée à l’écran. Liée au scénario et pas à des contraintes pratiques comme dans les JT. En real-tv les sous titres sont
plus là pour créer un effet de genre, leur utilité ne joue pas sur le même tableau.
-illustration narrative des valeurs du programme
Complexe et souvent contradictoire car on est en permanence dans le tiraillement entre les valeurs de compétition et de dépassement de soi (avec leur lot de jalousies, de rancoeurs et de mesquineries) et celles de l’amitié, de la solidarité, de l’entraide entre membres du groupe. La compétition oui, mais sans excès.
> Le dépassement de soi : cf. le cours de sport
> A relier : « Etre en compétition avec soi-même », et pas « avec les autres »
> Solidarité, entraide
> Soumission à l’autorité, respect des professeurs, de « ceux qui détiennent le savoir ». Les élèves obéissent aux ordres et les approuvent. L’idée que tout ce qu’on leur dit de faire est systématiquement « pour leur bien » revient régulièrement.
> Idée assez perverse que le plus important dans cette « école » est
d’apprendre des choses, d’apprendre à devenir un artiste. C’est ce qui est dit à plusieurs reprises mais c’est tout le contraire qui est montré par la narration, qui se focalise totalement sur
les conflits personnels et les relations entre les élèves. La vie à l’école, la succession des cours etc. ne sont dans le cas présent qu’un décor, qu’un cadre qui légitime le récit (on en parle
parce qu’ils sont dans une école et dans un jeu reposant sur la compétition « artistique » entre individus) dans lequel on nous raconte des histoires d’ambitions personnelles, de
jalousies etc qui pourraient se produire finalement un peu n’importe où dans le cadre d’une compétition de longue haleine. Le cadre est là uniquement pour justifier
que « l’on nous parle de ça ».
Pour conclure : Qu’a-t-on relevé qui va dans le sens d'une hybridation des genres télévisuels à l'oeuvre dans la star academy ? Hybridité générique du programme. « réalité » + jeu + scénarisation (fictionnalisation) + sérialisation + ponctualité, suspense = téléréalité ? Le succès de la star academy semble pour une large part tenir de l’équilibre, de l’alchimie entre les différentes composantes de sa recette hybride. La stratégie de programmation, la mise en série et la péremption rapide de l’émission, la diffusion « en direct », tout comme sa dimension d’ « actualité » nous rapprochent du genre « information télévisée », donc de l’un des genres du réel par excellence. A travers sa mise en série et ses ressorts très scénarisés (renforcés via l’utilisation des sous titres en particulier) on nous renvoie davantage au genre « sitcom » ou plus largement à la série télévisée. Le portrait ne serait pas complet sans l’appartenance au monde du ludique, du jeu, de la compétition, évoquée dans le scénario à travers les rivalités entre élèves pour chanter avec Céline Dion et les appels au vote des téléspectateurs (« c’est vous qui décidez, votez pour sauver votre candidat préféré", autre effet de réel mais qui renvoie cette fois à la réalité, au réalisme du jeu). Les trois composantes génériques du jeu sont intimement reliées les unes aux autres et constituent un triangle indispensable au bon fonctionnement et, on le suppose, au succès du récit. Ex. retirez le cadre de la compétition, du jeu : l’enjeu Céline Dion disparaît et la colère d’Emilie n’est plus rattachée à quelque chose de plus important => perd nécessairement de son intérêt, nécessiterait une scénarisation différente, qui se suffirait à elle-même. Si on retire le dispositif narratif de référence au réel, la pauvreté scénaristique ne serait plus acceptable pour le téléspectateur. Il ne se passe pas grand-chose et « ce n’est même pas pour du vrai » = c’est juste une mauvaise série télé sans aucun intérêt. Etc. François Jost propose la synthèse suivante de l’idée que nous venons d’évoquer : « Les premières émissions de téléréalité se bâtissent donc, non sur une image de notre réalité (qu’y a-t-il de réel dans le spectacle de quelques jeunes enfermés dans un studio –château- sans aucun des soucis de la quotidienneté dans la société : travail, courses, rencontres, rendez-vous etc. ?), mais sur un application ludique des principes de construction de la réalité par le JT ». Ce à quoi nous ajouterons l’idée d’emprunt de certains codes de la fiction pour pallier la pauvreté événementielle de cette réalité recrée en vase clos (décors toujours identiques comme dans la sitcom, scénario etc.) Citation du directeur des programmes de M6 au moment du lancement du premier Loft Story : « C’est un jeu. Ce n’est pas la réalité. C’est pourquoi on a essayé d’inventer ce mot de fiction réelle. Fiction parce qu’il y a scénarisation, il y a une règle du jeu. Et réel, parce qu’il s’agit de personnages réels et pas d’acteurs ». (Thomas Valentin, Le téléphone sonne, France Inter le 4 mai 2001).
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